Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul, et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de Marguerite.
C’était terrible à voir, horrible à raconter.
Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu, et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient un peu les cavités vertes des joues, et cependant, je reconnaissais dans ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j’avais vu si souvent.
Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté son mouchoir à la bouche et le mordait.
Pour moi, il me sembla qu’un cercle de fer m’étreignait la tête, un voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m’emplirent les oreilles, et tout ce que je pus faire fut d’ouvrir un flacon que j’avais apporté à tout hasard et de respirer fortement les sels qu’il renfermait.
Au milieu de cet éblouissement, j’entendis le commissaire dire à M. Duval :
« Reconnaissez-vous ?
- Oui, répondit sourdement le jeune homme.
- Alors, fermez et emportez », dit le commissaire.
Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte, fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers l’endroit qui leur avait été désigné.
Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide ; il était pâle comme le cadavre que nous venions de voir… On l’eût dit pétrifié.
Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par l’absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus.
(…)
Alors je le saisis par le bras et je l’entraînai.
Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à autre :
« Avez-vous vu les yeux ? »
Alexandre Dumas Fils "La Dame aux camélias"